Pourquoi les lapins creusent un terrier

Cela remonte au temps où la terre souffrit d’une si grande sécheresse qu’il n’y eut plus de brin de verdure dans la plaine.

Le soleil brûlant avait tari les ruisseaux et les rivières et l’on avait vu la lune s’arrondir puis décroître plusieurs fois sans qu’une goutte de pluie ne tombât sur le sol. Faute d’humidité, non seulement l’herbe et les plantes, mais les arbres même se desséchaient et mourraient. Seule une sorte de puits naturel, étroit mais plu profond que le lit de la rivière, contenait encore un peu d’eau.

Toutefois, il y en avait si peu que d’un commun accord, les animaux avaient sagement décidé de n’y aller qu’une fois par jour, et chacun à son tour, y puiser une ration, insuffisante certes, mais dont ils devaient se contenter, afin que chacun pût en avoir sa part.

Affames et incapables de se désaltérer vraiment, ils maigrissaient et semblaient se dessécher eux aussi. Poils et plumes avaient perdu le brillant lustre des jours d’abondance. Cela faisait pitié de les voir tous …. Sauf le lapin qui lui ne semblait pas comme les autres souffrir des privations

«Quel est ton secret, frère lapin ?» Lui demandait-on.

Au lieu de répondre, lapin souriait malicieusement, relevait avec arrogance et le plus qu’il pouvait sa petite queue blanche et agitait ses longues oreilles l’une après l’autre.

C’est là un exercice assez difficile et qui demande de l’entraînement si on veut le faire bien, aussi aimait-il à exhiber son talent, se croyant très fort parce que bien peu de ses amis pouvaient l’imiter.

Ils avaient faim et soif et se demandaient plutôt comment leur frère pouvait encore parader et avoir les yeux éveillés et le poil luisant. Peu à peu, ils en vinrent même a soupçonner lapin…

Serait-il possible que, manquant à l’engagement pris par tous, il allât au trou puiser une partie de la ration des autres ? Ils voulurent s’en assurer. Pour cela, ils modelèrent une sorte de loup en argile avec une sorte de colle dessus et le placèrent près du puits.

C’est lorsqu’il faisait bien sombre, après la tombée de la nuit, que lapin allait se désaltérer au trou et sans penser aux autres, buvait tout son aoul. Il s’y rendait en rampant sous la brousse, sans bruit, la queue bien collée au corps, pour éviter que sa blancheur brillât au clair de lune et les oreilles baissées afin que nul n’en aperçut les pointes.

Ne se doutant pas de ce qui l’attendait, il partit donc ce soir-là comme à l’ordinaire.

Il allait en rampant, doucement, doucement, s’arrêtant souvent à cause du craquement des broussailles, l’œil et l’oreille au aguets, effrayé au moindre bruit le cœur battant à grands coups quand, soudain, il crut distinguer une forme noire, penchée au bord du trou ou il allait boire. Il hésita un moment puis, s’enhardissant, il demanda :

«Qui est là ?» Pas de réponse.

Il fit quelques pas, plus doucement encore que précédemment et crut reconnaître un loup, un jeune loup qui, profitant de l’obscurité, venait, lui aussi s’abreuver aux dépens des autres.

Tout d’abord cela lui sembla étrange. Il ne savait que faire. Un moment il pensa partir, sans bruit, comme il était venu, mais il avait soif et puis il ne pourrait même pas raconter aux autres ce qu’il avait vu car alors on lui demanderait pourquoi il était dans ces parages. Mieux valait donc qu’il se désaltère lui aussi.

Il s’approchât davantage. Cette fois il ne prit aucune précaution, au contraire. Il remuait à plaisir les touffes d’herbes séchées qui craquaient en e brisant. Il s’attendait a ce que, l’entendant venir, la forme noir se retourne. Mais il n’en fut rien.

Il rassembla alors tout son courage et demande à haute voix :

«Que faites vous ici, frère loup ?»

Le loup ne répondit pas et pour cause ! Il restait immobile, penché au dessus du puits de l’entrée du trou.

Le lapin se dit que s’il ne cesse de boire il ne restera rien pour lui.

Alors, exaspéré par ce silence, furieux à l’idée qu’il ne pourrait se désaltérer à son tour, et se croyant d’ailleurs très brave, lapin haussa plus encore la voix :

«Ne m’entendez vous pas ? Je vous demande ce que vous faites ici ?»

A l’entendre, on eut crut un innocent scandalisé, demandant des explications à un coupable.

A ce moment là, la lune passant entre deux nuages éclaira un instant la scène et lui sembla le dos de son confrère était doucement secoué d’un rire moqueur. Cela le mit hors de lui. Il oublia un moment qu’il n’était qu’un lapin et qu’un loup pouvait ne faire de lui qu’une bouchée. Son ton devint menaçant :

«Partez dit-il, ou vous aurez affaire à moi !»

Naturellement le loup ne bougea pas. Lapin s’approcha alors si près qu’il pu cette fois donner un coup de patte. La colle se colla à sa patte.

Furieux, croyant à un mauvais plaisant et d’ailleurs ne doutant plus de sa force, il cria d’une voix rageuse :

«Faites moi place où je vous renverse d’une ruade».

Joignant le geste a la parole il se retourna, s’arc-bouta sur ses pattes de devant et lança un grand coup dans le dos du loup, mais alors il se sentit terriblement englué. Il essaya de se retourner, se débattit en vain. Plus il tachait de se décoller du loup, plus il sentait retenu par cette colle. Il s’en mettait partout.

Fou de dépit et de rage, il essaya de rouler sur l’herbe pour se dégager, mais il ne pu qu’entraîner avec lui ce qu’il avait cru être son adversaire et bientôt tous deux formèrent une véritable boule

Alors, incapable de se dégager, à bout de force et pouvant à peine respirer, il finit par perdre connaissance.

C’est dans cet état que les animaux le trouvèrent, quand les premiers d’entre eux vinrent à l’aube s’abreuver à leur tour.

Ils le dégagèrent, l’aidèrent à se nettoyer et ne lui dirent rien, mais lapin comprit ce que l’on devait penser de lui. Il en fut à tel point honteux, mortifié et repentant qu’il creusa un trou et s’y réfugia. Il espérait que s’il ne se montrait pas trop, on finirait peut être par oublier son manque de parole et sa sottise.

C’est à partir de ce moment-là que les lapins prirent l’habitude de vivre dans un terrier.

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